photos Cécile 002

Il habite au deuxième étage il me semble.

Il est toujours seul lorsque je le vois, allant en ville, son béret vissé sur la tête. Ou bien prenant l’ascenseur.

Je ne l’ai jamais vu sourire. Les rares fois où je me suis trouvée près de lui, il râlait. Parce qu’il ne voulait pas des réparations (pourtant obligatoires pour être dans la norme) de l’ascenseur. Parce que les jeunes de l’immeuble faisaient trop de bruit.

Il en parlait au concierge. Des bruits en pleine semaine, tard le soir. Dans les appartements, dans les couloirs, les escaliers.

Et puis il m’a vu. Son regard s’est attardé quelques instants sur moi. Son regard dur. Assez froid.  Sa bouche s’est légèrement plissée puis il s’est détourné de moi, et a continué sa diatribe en baissant un peu le ton.

J’ai préféré partir sans rien dire. Et puis, qu’aurais-je pu dire ? Que je ne faisais pas parti de ceux qui faisaient du bruit et le dérangeaient ? Ca n’aurait pas servi à grand-chose je pense, et il n’aurait sans aucun doute pas été ravi que je m’impose de cette façon dans sa conversation avec le concierge.

Un soir, après être rentrée à pied de la fac, je l’ai vu dans l’ascenseur. Je me disais que jamais il n’appuierait sur le bouton qui permet de laisser les portes ouvertes. Qu’il m’ignorerait, comme il le fait d’habitude. Mais j’avais envie de lui faire savoir que j’étais là, que j’existais, et qu’il pouvait prendre l’ascenseur tout seul si ça lui chantait, que ça ne m’empêcherait pas d’être polie.

Alors j’ai dit bonjour à voix haute. Je me suis forcée. Je n’ai pas parlé à voix basse comme d’habitude, tout doucement. Non, pas cette fois. Au contraire. J’ai dit bonjour avec énergie, avec force. Et j’ai vu la surprise sur son visage. J’ai vu qu’il tournait son regard vers moi.

Il n’a rien répondu, les portes se sont refermées sur son visage étonné.

Et ce visage étonné était pour moi une victoire sur son air grincheux.

Une petite victoire.

Je me disais, tu es peut-être grognon, tu te plains peut-être sans cesse, mais tu ne pourras pas dire que je ne suis pas polie, ni aimable. Non, ça, tu ne pourras pas me l’enlever.

 

Il m’a renvoyé l’ascenseur.

 

Alors que je pensais qu’il m’aurait déjà oublié, remisée dans un petit coin de son esprit, il m’a renvoyé l’ascenseur. Geste bénin, d’une simplicité étonnante, petit geste de rien du tout, mais qui a fait monter à mon visage un sourire des plus rayonnants.