Texte écrit à la demande de M.

 Le texte décrit quelques particularités d’un ancien collègue. A travers ces lignes ne sort sûrement que peu la gentillesse qui le caractérise, tant les autres particularités de sa personne ont tendance à la dominer. Il n’en reste pas moins qu’il était attentif avec moi, prévenant, et que nulle méchanceté ne paraît ressortir plus que ça de lui.

Comme disent la plupart des gens qui ont eu l’occasion de me parler de lui : « ah mais, il est gentil hein, mais… ».

Et c’est ce « mais… » que j’ai écrit pour M. et que je vous montre à présent.

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 « -Tu l’aurais vu quand il est rentré hier soir, on aurait dit qu’il s’était fait sodomiser pendant quinze jours ! »

 Il avait l’air mal oui, tout cassé, se tenant le bas du doigt de la main droite. Sa mine était défaite, bouffie, et sa voix dénotait une douleur qu’il avait du mal à cacher. Quand le chef est parti, mon collègue s’est tourné vers moi, la lippe joyeuse.

Quand il sourit comme ça, ses lèvres se retroussent suffisamment pour laisser apparaître ses dents. Ses pommettes sont alors très bien dessinées, mais étrangement petites. Sans doute à cause de la barbe de trois jours qu’il a parfois, ses pommettes ont l’air d’être placées plus près du creux entre le nez et les yeux. En plus, elles rougissent étrangement. La peau semble tellement fine à cet endroit particulier que, lorsqu’il sourit, ses pommettes sont marquées par tout un tas de petites veines bien rouges.

Ses yeux se plissent lorsqu’il sourit, devenant plus petits derrière ses lunettes. Ajoutés à sa moustache poivre et sel, et à ses cheveux, longs et secs, son visage, dans ces moments-là, est des plus particuliers. En fait, en y réfléchissant, lorsqu’il sourit ainsi, il a un air de pantin dans certains films d’horreurs. 

« -Ah non mais là, on a une semaine d’enfer hein ! D’enfer ! »

 Il a une façon étrange de se tenir. Bien campé sur ses deux pieds, le bassin en avant, les épaules en arrière. Cette posture fait ressortir son ventre, mais aussi… Enfin, disons que s’il n’avait pas la main volante comme ça, on ne remarquerait pas forcément le reste. Mais, comme quand il me parle, il se met la main au paquet…

Ajouté à sa coiffure, il aurait presque un air de cow-boy. Tatouage de cœur sur l’avant-bras droit. Moustache qui descend sur les côtés de la bouche. Jean. Et donc, sa coiffure… Dont tout le monde semble parler dans la boite. Cheveux longs, arrivant en dessous des épaules, noirs, bien qu’il y ait des traces de blanc sur le haut du crâne, secs. Enfin, d’une drôle de composition. Et attachés par une barrette dans le creux de la nuque.

 « -Eh ! Au moins, pendant qu’on parle de mes cheveux, on ne parle pas de toi ! »

 Il est tout en paradoxe, à se plaindre que les agents le prennent pour un idiot, et les prenant ensuite lui-même pour des idiots.

 « -Non mais, là, c’est pas l’imprimante, c’est sûr.

-Si ce n’est pas l’imprimante, on fait quoi alors ? Demande l’agent.

-T’inquiète pas. La petite va te changer l’imprimante, si ça peut te rassurer.

-Mais si l’imprimante fonctionne… Tente de lui répondre l’agent.

-Mais ça va te rassurer ! »

 Il n’a jamais le temps. Il y a toujours trop de choses à faire. Partout. Tout le temps.

Alors il faut qu’il aille vite sur la route. Parce que tout est toujours urgent. Un jour, problème à M., il faut y arriver avant midi. Passage par l’autoroute, puis petites routes, barrage de l’A…

 « -Tu n’as pas peur en voiture ? »

 En principe… Non.

En principe seulement semble-t-il. Et puis, il a toujours la petite phrase pour rassurer. Ou un sens de l’humour très développé.

 « -Cette route là, ils l’utilisaient pour faire des rallyes. »

 Et de me dire ça avec un grand sourire au visage. Je n’avais pas compris la portée d’une telle phrase au départ. Nous sommes donc partis, lui conduisant. Dès le passage du péage, j’ai compris que ça allait être dur. L’entrée sur l’autoroute, par la voie d’entrée qui fait un demi-cercle, du peu que j’ai vu, a du se faire à plus de septante dix. Je ne savais pas où, ni à quoi m’accrocher. Je retenais à grand peine un rire nerveux. Le crissement des pneus concurrençait le bruit du moteur.

 « -Il met le limitateur, et il freine pas. » Dit un de ses collègues en rigolant.

 Ancienne route de rallyes hein… Pas compliqué de comprendre pourquoi, une fois que tu es dedans. Toujours aucune idée de où m’accrocher. Le corps est trimballé de droite à gauche, ça remue, l’estomac n’aime pas trop, le cou et la tête pas plus. Lui semble s’amuser. Il semble être dans son élément.

Presque s’il n’a pas raté sa vocation me dis-je.

Et vas-y que je te fais crisser les pneus, que je joue avec le levier de vitesse – première, seconde, troisième, seconde, troisième… Ne surtout pas regarder le compteur. Et lui qui me demande si je comprends pourquoi on organisait des rallyes ici avant… En effet, je commence à deviner la chose.

La route devint plus étroite. On roule au bord du précipice. Regarder les arbres. Regarder les arbres.

 « -Là, une fois que je faisais un dépannage à M., j’ai vu une voiture rater un virage et sauter par-dessus la rambarde. »

 Ah oui ?

Ahah, ça alors… Et le voilà qui me montre l’endroit. Ah oui, ya des plots encore, et la rambarde est en sale état. Je n’ai pas osé lui demander ce qu’il était advenu du conducteur. 

« -Faut pas y croiser un camion ici ! »

 Qu’il est drôle.

Et puis, enfin, nous arrivons à l’agence. Je le vois regarder sa montre. Un grand sourire monte à ses lèvres. Il me regarde.

 « -Cinquante cinq minutes !

J’ai déjà fait mieux ! »